La force légère de Claude Giorgi
Découvrir les sculptures de Claude Giorgi c’est pousser la porte d’un monde foisonnant,
peuplé d’êtres hybrides et bienveillants, douloureux et résilients, drôles et effrayants.
Des rives du « mare nostrum » qui l’a vu naitre et dont il a fait son univers, il a hérité une
humanité ancestrale qui habite son œuvre. Du fond de l’horizon il a entendu les plaintes
des peuples oubliés, de son ciel il a capté la lumière pour créer les teintes changeantes de
ses patines et dans son histoire il a puisé la force de ses œuvres.
Des silhouettes graciles à têtes de poisson pagaient sur une pirogue effilée sillonnant on
ne sait quelle mer ou quel fleuve enténébré. Une sérénité antique habite ces errants, nés
d’un imaginaire nourri d’une mythologie méditerranéenne. Enfants d’Hatméhyt, la déesse-
poisson de la lointaine Égypte, ces êtres chercheurs de vie, offrent leurs profils tendus
vers un ailleurs incertain. Parfois au terme du voyage, leurs bras se lèvent pour un envol
improbable. Quand certains dressent quelque lance en guise d’avertissement ou de
protection, d’autres espèrent encore conquérir les profondeurs marines tout juste armés
d’un trident de légende.
Embarcations nées d’un songe océanique, hommes poissons aux cornes acérées,
végétaux réinventés, anciens cousins des formes sculptées des chapiteaux romans,
masques mémoriels…De ses créations poétiques émerge cependant une sourde
inquiétude.
Car l’univers singulier de Claude Giorgi est un trompe-l’œil, l’artiste pratiquant habilement
l’art de la fugue.
Du surréalisme fondateur à l‘humour caustique de l’École de Nice, assumant cette
«apparente facilité» chère à Matisse, l’œuvre de Claude Giorgi témoigne assidument de la
barbarie de l’époque.
L’artiste coule dans ses bronzes aux patines subtiles, la violence des mines antipersonnel
qui arrachent les membres de ces enfants encore debout, déchirés et incrédules.
Il ose sans retenue la laideur des masques à gaz qui défigurent les fantômes d’une guerre
lointaine, effrayants tributs à la folie des puissants.
Il fige les squelettes de poissons, rebuts méprisés, offrandes pathétiques des océans qui
se meurent sous les yeux une humanité égarée.
Car la virtuosité du sculpteur à donner forme à la matière se refuse à toute facilité de
complaisance.
Son univers peuplé de séduisantes étrangetés nous transporte au-delà de toute tentation
de délectation passive. Avec une tendre lucidité, il nous interroge sur la place et la fonction
de la beauté dans l’art, en nous offrant une émouvante représentation du malheur des
hommes.
Anne-Line ROCCATI
16 Jul 2021
18 Oct 2010